Texte et photos par Audrée Vaillancourt

TRAVERSER TERRE-NEUVE À VÉLO

957 km, 9 jours, 10 076 m d’ascension au profit de la Société canadienne de la Sclérose en plaques


Septembre 2021, nous étions en pleine pandémie, en pleines restrictions, en plein port du masque. Les voyages à l’extérieur du pays n’étaient pas possibles. J’avais tout de même soif d’aventure, et ce, en continuant de découvrir mon propre pays. Pourquoi ne pas traverser Terre-Neuve en vélo ?


J’avais vu le parcours de la T’Rail Way, une ancienne voie ferrée, sur le site de backpacking.com. Pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour amasser des fonds pour une cause? Il n’y avait pas de doute pour moi que ma collecte de fonds irait à la Société canadienne de la sclérose en plaques, ma maman étant décédée de cette maladie à 45 ans, après 15 ans à voir lentement son état se dégrader…

C’est ainsi, 4 ans après mon aventure, que je trouve enfin le courage de me replonger dans mon récit ! Je crois que j’ai eu besoin de décanter le tout, et mon récent engagement dans le Défi Montagne SP, qui se déroulera le 16 août prochain au Mont-Sutton au profit de la cause de la sclérose en plaques, a été l’occasion qui me manquait!

Avec mon peu d’expérience de cyclotourisme, je me suis lancée en solo dans ce projet ! J’ai atterri à Corner Brook pour ensuite prendre l’autobus pour Port-aux-Basques, où débute officiellement la T’Rail Way. Dans l’autobus, je rencontre quelques cyclistes québécois qui me racontent leur courte épopée sur le sentier. Voilà qui sème déjà le doute sur la faisabilité de mon projet. Alors que je viens tout juste d’acheter la dernière bouteille de butane du Canadian Tire (halléluia !), un résident confirme mes doutes dans un fort accent terre-neuvien : il semble que le sentier ne soit pas vraiment praticable en vélo, n’étant pas entretenu et surtout utilisé par des 4-roues et des side-by-sides. Je vais tout de même essayer pour constater par moi-même...

JOUR 1 : DÉBUT DIFFICILE

Je ne fais que quelques kilomètres. Le gravier est très mou, il y a de grosses ornières. J’ai peur de briser mon vélo et j’avance si lentement que ce serait impossible d’arriver à temps pour mon vol à St-John deux semaines plus tard.

J’emprunte alors la Route 1, la seule route qui traverse la province. Vers la fin de ma première journée, je me fais prendre par une averse et je suis dans un piteux état en essayant de me protéger dans les arbres sur le bord de la route. Après plus de 100 km à pédaler, je me rends à un camping indiqué sur Google Maps.

J’apprends alors que c’est un camping pour saisonniers en roulotte seulement. Le propriétaire me propose gentiment un site sous un abri, me donne du bois pour un feu, me débarre la porte des toilettes, m’invite à faire sécher mon linge dans la sécheuse. Il refuse que je le paie. Nous échangeons nos coordonnées et il m’écrira le lendemain pour s’assurer que je me suis bien rendue à ma prochaine destination. Un premier contact avec cette population qui s’avérera si aimable et généreuse tout au long de mon parcours !

JOUR 2 : L'HEURE EST AU REALITY CHECK

Je réalise un peu plus ce qui m’attend.  Un parcours qui longe la route principale, au milieu de la province, sans vue particulièrement intéressante. Le dénivelé est aussi beaucoup plus important que ce que j’avais prévu initialement avec l’ancienne voie ferrée.

Je commence à avoir mal aux genoux après 50 km… C’est aussi très isolé ; il n’y a aucun commerce sur la route. Le Coke dont je rêvais, hé! bien, c’est plus de 100 km plus tard que je l’ai eu! Je me rends à Corner Brook (où j’avais atterri à mon arrivée) chez les parents d’une connaissance qui m’accueillent à bras ouvert. Cette famille, qui m’était alors inconnue, m’a reçu comme une reine et a su réchauffer mon petit cœur qui en avait grandement besoin à ce moment !

JOUR 3: UN PEU DE RÉPIT

Je fais une journée plus courte pour me rendre dans un bed and breakfast sur une petite ferme maraîchère biologique, avec l’intention de prendre une journée de congé le lendemain. On annonce beaucoup de pluie.

J’avoue qu’une fois seule dans ma chambre, je ressens un certain découragement. Dire que c’était ce que j’avais choisi de faire de mes vacances !

Depuis le début de mon périple, Stéphanie et moi, nous nous écrivions souvent. Elle traverse alors Terre-Neuve en sens inverse. Nous avions été mises en contact par les réseaux sociaux. Nous ne nous sommes finalement jamais rencontrées, mais nous avons été d’un bon support l’une pour l’autre ! On était des partenaires de struggle. Quand même drôle de développer ce genre de relation avec une inconnue !

JOUR 4: CHANGEMENT DE PLAN

Après ma journée de repos, la propriétaire du gîte, qui doit aller livrer des légumes, m’emmène en voiture dans le parc du Gros Morne afin que je puisse y voir le paysage. Elle me parle de l’ouragan annoncé. Elle me convainc de changer de trajet et d’arrêter de me mettre de la pression pour ma collecte de fonds. Je ne voulais pas changer mes plans pour ma traversée étant donné les gens qui suivaient mon périple.

J’accepte et change mes plans pour aller rouler sur la côte vers Twillingate, où je serai hébergé dans un studio d’art d’une de ses amies, le temps de laisser passer l’ouragan. C’est à ce moment que j’ai échangé 150 km d’autoroute pour 200 km sur la côte: c’est le deal que j’ai fait pour soulager ma conscience !

J’ai alors pris l’autobus avec mon vélo pour m’avancer vers ma prochaine destination. Encore une fois, si simple avec les sympathiques newfies ! Je dors plus tard en camping, sur un magnifique terrain au bord d’un lac. Ils me donnent même le bois pour mon feu, disant que leur saison se termine bientôt.

JOUR 5 et 6 : L'OURAGAN

Arrivée à Twillingate, je me rends au studio d’art où je dois rester. La propriétaire n’est même pas là. Elle m’a simplement texté que c’est débarré ! L’endroit est magnifique, sur le bord de l’eau. Je n’arrive pas à croire que j’ai accès à cet endroit gratuitement. Je rencontre finalement mon hôte, son copain chansonnier, sa famille, leurs amis. En plus de m’héberger, ils m’invitent aussi au restaurant ! Encore impressionnée par toute cette générosité !

Avec le passage de l’ouragan Larry, j’ai finalement dû prendre deux journées de congé. Les rafales à plus de 80 km/h ont fait en sorte qu'il n’était pas sécuritaire de repartir plus tôt. Je ressentais du stress, car c’était plus de jours de congé que prévu. Cela faisait en sorte que toutes mes prochaines journées devraient compter plus de 100 km pour arriver à la date prévue à St-John. J’avais alors parcouru 480 km en 5 jours et il m’en restait autant à parcourir.

JOUR 7 : DE RETOUR SUR LA ROUTE

C’est avec de nouvelles amitiés que j’ai quitté ce bel endroit que je n’avais pas prévu de visiter! Cela m’a fait réfléchir à la nécessité de savoir s’adapter et aux belles choses qui en ressortent ! J’ai finalement repris la route, le moral était bon et j’avais trouvé mon rythme de croisière.

J’ai ensuite accompli ce que j’appelle ma journée à 5 repas ! Deux déjeuners, un dîner et deux vrais soupers ! J’ai aussi retrouvé Celt plus tard sur le camping. C’est une artiste et cycliste qui m’a été présentée à Twillingate. Elle a parcouru Montréal à Terre-Neuve en vélo, tout en faisant de magnifiques esquisses. Sur le camping, nous rencontrons un sympathique couple d’Ontariens qui nous offre le déjeuner eggs and bacon pour le lendemain matin !

JOUR 8 : RENCONTRES

Je repars le lendemain avec Celt et nous pédalons ensemble les 75 premiers kilomètres. Mon horaire qui se resserre m’oblige à faire de longues journées. Une autre nuit de camping, une autre journée de pédalage. Gail, une amie de mes hôtes rencontrée à Twillingate, vient me chercher sur la route pour m’amener à Dildo ! Eh oui ! Ils ont même la pancarte lettrée Dildo semblable à celle d’Hollywood ! Elle m’amène à la microbrasserie locale où je revois d’autres connaissances. C’était une belle rencontre avec Gail, où nous avons eu des discussions profondes. Le lendemain, elle m’offre une pièce d’artisanat qu’elle a faite. Elle me ramène en voiture à l’autoroute et c’est avec les larmes aux yeux que nous nous quittons !

JOUR 9 : I AM THE CHAMPION

J’entreprends finalement ma dernière journée avant mon arrivée à St-John. Je peux enfin faire la paix avec la T’Rail Way.  J’y parcours 50 km magnifiques, sur le bord de l’eau. Le genre de tracé que je m’étais imaginé initialement ! Lorsque je vois la pancarte de St-John, je chante We are the champions de Queen !

J’arrive à mon camping situé dans un parc provincial au centre de la ville. Ça fait drôle de réaliser un si gros projet et de n’avoir personne avec qui partager. J’ai aussi le sentiment que lorsque tu es seule, tu ne sais même plus si c’est un gros projet ou non. Tu souffres en silence et tu avances ! J’ai finalement eu la journée libre que je souhaitais à visiter St-John. Parce que le vol de retour est déjà le lendemain ! Sur le camping, je dis au revoir au couple d’Ontariens et à Kathryne, aussi rencontrée plus tôt. Je n’étais peut-être pas si seule finalement !

À St-John, j’ai été très émue devant la statue de Terry Fox. Atteint du cancer, il a entamé en 1980, de St-John, la traversée du Canada avec sa seule jambe pour amasser des fonds pour la recherche sur le cancer. Comme quoi chaque défi est une question de perspective !

Voici la phrase inscrite sur son monument qui continue de m’inspirer: « I just wish people would realize that anything is possible if you try; dreams are made if people try. »

De Port-aux-Basques à St-John’s, j’ai traversé Terre-Neuve à vélo. 957 km, 9 jours en vélo, 10 076 m d’ascension. J’ai aussi amassé plus de 7000 $ pour la Société canadienne de la Sclérose en plaques ! Pour ceux qui me disaient courageuse, je dirais que j’étais plus inconsciente.

Je savais qu’il y aurait des moments de doute, mais ils m’ont frappé fort dès le jour 2… Quelques hauts, quelques bas (voire plusieurs). Plusieurs inquiétudes. De magnifiques rencontres avec des gens si généreux. Tellement de choses à raconter, mais cela m’a pris 4 ans pour avoir envie de le faire.

Merci à mon petit carnet manuscrit ! J’ai commencé à comprendre l’intérêt de ce genre de trip. On vit tellement de bas dans sa tête que les beaux petits moments deviennent d’incroyables victoires!  Ce que je retiens c’est la gentillesse des gens que j’ai rencontrés sur mon parcours et leur générosité incroyable. Leur bonté et les encouragements reçus de ma communauté ont rendu mon périple possible!

#stopponslasp

DONNER À AUDRÉE ET SON ÉQUIPE PIQUILLO DANS LEUR COLLECTE DE FONDS LORS DU DÉFI MONTAGNE SP 2025

ARTICLES RÉCENTS

TOP